Appel à proposition | Numéro « Culture populaire et conspirationnisme »
Appel à propositions | Culture populaire et conspirationnisme
Dirigé par : Megan Bédard, Roxanne Chartrand et Louis-Paul Willis
À une époque où les théories du complot semblent s’immiscer dans toutes les sphères du discours social, ce numéro de la revue Kinephanos propose d’explorer les chevauchements entre les pratiques de la culture populaire et du conspirationnisme. Les œuvres massivement populaires comme The Da Vinci Code (Brown, 2003; Howard, 2006) ou The X-Files (Carter, 1993-2002) mobilisent la logique conspirationniste pour élaborer leurs récits. En parallèle, le conspirationnisme puise ses métaphores dans les œuvres de la culture populaire pour transmettre ses messages, comme l’image de la pilule rouge tirée de The Matrix (Les Wachowskis, 1999). En outre, la culture populaire participative a eu son lot d’épisodes conspirationnistes dans les dernières années, souvent lorsque les interprétations produites par un fandom sont mises à l’épreuve du réel : pensons notamment aux théories sur l’orientation sexuelle de Taylor Swift ou encore le phénomène JohnLock (Christensen et Jensen, 2018). Ces phénomènes se situent en prolongement de pratiques interprétatives foisonnantes de fans qui repensent, prolongent et transforment les univers fictifs populaires par la (sur)interprétation d’indice à l’intérieur et à l’extérieur de l'œuvre. Ainsi, des headcanons et fanfictions peuvent donner lieu à des campagnes de harcèlement, comme le cas du fandom de Voltron: Legendary Defender (Drouin, 2021). À l’inverse, certaines pratiques conspirationnistes, comme le mouvement QAnon, ont donné naissance au concept de « dark participation » (Quandt et Klapproth, 2023), en référence au concept de « culture participative » proposé par Henry Jenkins (1992). Ces considérations nous forcent à nous interroger sur les limites entre pratiques populaires légitimes (ou légitimées par la recherche universitaire) et pratiques jugées extrêmes, conspirationnistes ou pathologiques.
Plus spécifiquement, ce numéro propose de penser le conspirationnisme en tant que pratique de la culture populaire telle que l’entend John Fiske (1989a, 1989b), c’est-à-dire un processus d’élaboration et de mise en circulation de significations qui procure du plaisir et un sentiment d’encapacitation. Pour Fiske, la culture populaire doit être avant tout pertinente pour la situation immédiate des individus. Cette pertinence est toutefois contingente à un système de pouvoir dans lequel le peuple « lutte » (struggle); le plaisir de la résistance n’émerge que parce qu’il s’oppose à une idéologie dominante (1989a : 29). «There can be no popular dominant culture, for popular culture is formed always in reaction to, and never as part of, the forces of domination » (1989a : 35). À l’instar du conspirationnisme, c’est-à-dire l’élaboration de récits englobants qui affirment que le cours de l’histoire est orchestré par l’action secrète d’un groupe d’individus plutôt que le résultat d’actions humaines incertaines (Taïeb, n.d.), les pratiques de la culture populaire se situent toujours dans une position de résistance et de marginalité.
Les intersections entre culture populaire et conspirationnisme se déploient en fonction de plusieurs aspects.
- Les dynamiques de la culture participative
L’émergence du concept de « dark participation » témoigne des parallèles entre culture populaire et conspirationnisme, en particulier l’importance de sa dimension sociale, quoique le terme soit fortement critiqué pour sa propension à hiérarchiser les « bonnes » et les « mauvaises » pratiques participatives (Quandt et Klapproth, 2023). Les analogies entre pratiques de fans et pratiques conspirationnistes abondent. Tout d’abord, il y a une tendance à pathologiser les individus participants aux mouvements conspirationnistes qui rappelle la critique formulée par Jenkins au sujet de la pathologisation des fans dans les années 1980 (1992; Bédard, 2023). De plus, les groupes conspirationnistes s’organisent aussi socialement et économiquement, notamment lors de congrès ou d’autres évènements rassembleurs. Comme pour les fans, les pratiques sociales sont intrinsèquement liées à des modes d’interprétation propres à une communauté. Les outils développés par les études culturelles, en particulier les études de fans, deviennent alors pertinents pour analyser et mieux comprendre ce qui motive à s’intégrer aux mouvements conspirationnistes.
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L’impact des affordances du web et les jeux entre fiction et réalité
Cette culture participative est intensifiée par les affordances du web social dont l’exploitation facilite l’organisation sociale et une propagation virale des contenus (populaires ou conspirationnistes). Le mode de consommation transmédia de la culture populaire encourage en outre cette culture participative par la création de jeux en réalité augmentée (augmented reality game, ARG) qui prolongent l’expérience de l'œuvre au-delà des contours de son support médiatique initial. D’autres phénomènes populaires, comme les creepypasta ou les légendes urbaines (comme les backrooms ou encore la légende de Polybius), s’amusent à brouiller la frontière entre fiction et réalité; leurs récits se complexifient au fil des interprétations, des expériences créatives et des investigations complexes sur le web. L’anonymat que procurent certaines plateformes en ligne (Reddit, 4chan, Tumblr et plusieurs autres) facilite aussi le LARP (live-action roleplay) dont la pratique a donné naissance à des théories du complot comme PizzaGate et QAnon. Ces jeux à la limite de la fiction et de la réalité sont au coeur des oeuvres populaires elles-mêmes, et ce, depuis les débuts de la culture industrialisée : pensons aux récits enchâssés en littérature (Frankenstein ou le Prométhée Moderne, Shelley, 1818), aux productions téléréalistes qui présentent, sous une forme documentaire ou dramatisée, des « histoires vraies » (Dragnet, In Search Of… ou encore Unsolved Mysteries) et au genre du documentaire-fiction (mockumentary) au cinéma et à la télévision. Les récits uchroniques ou d’anticipation, enfin, élaborent des versions contrefactuelles de notre histoire en effectuant des retours en arrière (The Man in the High Castle, Dick, 1962) ou en se projetant dans un futur proche. Quels plaisirs et quels sentiments d’encapacitation produisent ces réécritures fictives de la réalité?
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Les dynamiques de recyclage culturel
Mode par excellence de la culture populaire contemporaine, le recyclage culturel s’appuie sur la mobilisation d’un corpus commun d'œuvres qui est réutilisé et réinterprété à des fins de profit par les industries culturelles. Les théories conspirationnistes récentes s’appuient sur une logique similaire lorsqu’elles puisent dans les tropes et les thèmes de la culture populaire (bien vs. mal, récit héroïque, etc.). Lorsque les images et les modes narratifs populaires filtrent avec l’observation du monde et interviennent dans la construction de la réalité, ceux-ci facilitent la circulation des discours conspirationnistes. Lorsque l’élaboration d’un récit conspirationniste puise dans les images et les modes narratifs populaires, la circulation de ces discours est facilitée par une expérience précédente des œuvres qui offrent des référents culturels communs et participent à l’édification de l’identité du sujet. Ces théories du complot intègrent à leur construction de la réalité des éléments de la fiction populaire, comme la métaphore de la pilule bleue et de la pilule rouge empruntée à l’univers de Matrix. Le mouvement Qanon a comme particularité d’intégrer à sa construction de la réalité potentiellement toutes les théories conspirationnistes qui le précèdent et puise dans cet imaginaire passé pour encourager la participation de ses usagers, dans une logique qui imite la tendance généralisée au recyclage culturel contemporain (Jenkins, 2006).
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Dimension politique des pratiques sémiotiques de résistance
Enfin, la culture populaire comme le conspirationnisme s’appuient sur des pratiques d’interprétation qui ne s’inscrivent pas au sein des normes universitaires (Jenkins, 1992) et qui sont nécessairement résistantes par rapport au pouvoir dominant (Fiske, 1989a). Or, toute résistance n’est pas nécessairement progressive. Il existe une culture populaire réactionnaire qui puise dans la dimension nécessairement populiste de sa position sur le spectre de l’intervention politique. Les discours conspirationnistes suivent une logique similaire qui s’intensifie, et se mêlent avec le reste des éléments de la culture contemporaine à une époque où tout contenu culturel s’inscrit nécessairement au sein d’une guerre idéologique (du woke à MAGA). Quelles formes prend désormais la résistance populaire au sein de cette polarisation politique? Et inversement, les mouvements politiques eux-mêmes tendent à adopter les pratiques de la culture participative, par la vente de produits dérivés, l’organisation d’événements sociaux et la créations de récits pour justifier les actions d’un politicien.
Liste de sujets potentiels :
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Études de cas sur les fandoms qui tombent dans le conspirationnisme
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Ce que les mouvements conspirationnistes reprennent des fandoms/culture participative
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La culture participative entourant des mouvements politiques
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Les représentations du conspirationnisme dans les oeuvres de la culture populaire
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L’appropriation d’oeuvres de la culture populaire dans les théories du complot
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Les oeuvres multimédiatiques ou en ARG
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Légendes urbaines et creepypasta
Date limite pour l’envoi des propositions : 15 janvier 2027
Veuillez soumettre un résumé d’un maximum de 400 mots de l’article proposé sur la plateforme OJS de la revue Kinephanos : https://ojs.kinephanos.ca/index.php/revue/en/submission